Tailleur de grès dans le Gâtinais
Le plus ancien, aussi loin que les archives permettent de remonter, à apprécier à sa juste valeur le grès de Fontainebleau fut Philippe Auguste qui voulait paver les rues de Paris. On peut se demander aujourd’hui qui sera le dernier?
La République
Publié le: 04 février 2002
|
S’il n’en reste qu’un ne cherchez pas, il sera celui là. L’irréductible Gaulois, campé sur ses terres, grâce à ses fières moustaches, et son nom qui fleure bon la Lusitanie. Francisco de Olivera issu d’une fière famille de ce petit pays fouetté par l’Atlantique est aujourd’hui le gardien du plus célèbre temple bellifontain. Gardien de la tradition du grès, de cette pierre sauvage arrachée à la forêt depuis des siècles à la sueur de dynasties de carriers. Alors que partout la mousse recouvre les pierres, la rouille les outils et le progrès les traditions, Francico est le seul à frapper de la massette sur le rocher pour faire résonner dans les bois ce savoir faire ancestral. Car n’en déplaise aux apôtres du progrès et de la technique, le grès a traversé les ans rebelle à toutes formes de modernité, ne se laissant travailler, tailler, voire polir qu’à la force humaine. Alors que partout la «Machine» renvoie le savoir-faire de l’ouvrier aux files d’attente de l’ANPE, le grès, fer de lance, du plein emploi ne se laisse approcher qu’au burin et à la massette. «Utiliser des disques au diamant coûterait encore un peu plus cher,» raconte Francisco de Olivera.
Du bois au fer
Isolé sur une colline de la petite commune de Moigny-sur-Ecole, Francisco de Olivera, prenant la suite de son père «règne» sur une faille de grès de 5000 mètres carré. «Une carrière à ciel ouvert que je n’aurai pas fini d’exploiter à ma mort. Mon petit-fils pourra encore y travailler,» lâche au détour de la conversation, ce chef d’entreprise atypique. Doté d’avant-bras plus solides que la pierre et d’une poigne dont la retenue laisse deviner une vraie force naturelle, Francisco de Olivera affiche une curieuse décontraction faite de certitudes de savoir-faire d’artisan et de doute sur le devenir d’hommes comme lui égarés dans ce nouveau siècle qui débute.
Se promenant dans «sa» carrière, façonnée par ses mains et celles de son père, le carrier s’arrête sur une cicatrice de la pierre. «Dans le temps, il y a des siècles, on fendait la pierre avec du bois. Des coins étaient rentrés en force puis humidifiés pour gonfler et fendre le grès.» De vieux wagons rouillés témoignent d’un passé légèrement plus automatisé. Mais les coups répétés et réguliers des massettes sur les burins, sont là pour rappeler l’humilité de l’homme face à la roche.
Un trou et des hommes
N’allez pas imaginer une carrière où les explosifs saignent la roche pour l’expédier par camions entiers sur des chantier titanesques. Sur les hauteurs de Moigny, la carrière a la taille d’un jardin de curé et la main de l’homme reste l’outil de base. Le «patron» est entouré de deux ouvriers. «L’un a été formé par mon père, l’autre est un jeune que je forme.» La formation est la base de la survie du métier. D’autres carriers sont morts de ne pas avoir su transmettre ce curieux savoir fait de brutalité et de sensibilité. «Vous savez, pour vraiment bien travailler il faut connaître le métier mais surtout connaître sa carrière, deviner les failles de la roche, découvrir la texture au bruit de la massette.»
De Versailles à Nangis
Dans les temps anciens le grès fut apprécié pour ses capacités de résistance aux fers des chevaux et aux roues des carrosses. Mais aujourd’hui qui voudrait d’un revêtement de sol dont le prix de revient au départ de la carrière approche les 500 francs hors taxes. «Pour faire un pavé de 20-20, il faut compter une bonne dizaine de minutes. Imaginez que pour faire un kilomètre de route, cela représente 16 années de travail.» Vous avez bien lu! 16 longues années à cogner sur la roche pour la modeler et la calibrer aux exigences des aménageurs. «En ce moment, nous produisons beaucoup de pavés de 15 par 15 pour la ville de Versailles qui refait certaines routes. Mais nous faisons aussi de grosses bornes en grès pour la ville de Nangis.» L’essentiel du travail aujourd’hui se fait en effet dans le cadre de chantiers de réhabilitation. Pour les particuliers ou sur les commandes des moments historiques.
Depuis quelques semaines, le travail de Francisco de Olivera a obtenu la reconnaissance du Parc du Gâtinais. Un label qui vient couronner, une production d’origine régionale, qui se fait dans le plus parfait respect de l’environnement. Authentique et naturel, deux des facettes du grès.
Pour imprimer cet article
|