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Jacques Nizart nous parle de Milosz

L’autre semaine, « Les Amis de Milosz » se sont recueillis sur la tombe du grand poète lithuanien dans le cimetière de Fontainebleau. Jacques Nizart nous dit l’importance d’un tel écrivain.


Jean-Michel Breittmayer

La République
Publié le:  10 juin 2002
Jacques Nizart sur la tombe du poète, en compagnie de Mme l’Ambassadeur de Lithuanie et de la présidente des « Amis de Milosz ».

Le maire de Fontainebleau éprouve et cultive une affection toute particulière pour l’œuvre de Milosz, poète lithuanien de langue française, trop méconnu du grand public. Il nous en rappelle les grandes lignes biographiques, importantes si l’on veut appréhender la complexité d’une nature aussi riche et aussi ouverte sur les autres cultures : « Oscar Vladislas de Lubicz-Milosz est issu d'une antique famille de la noblesse lithuanienne. Il est né en 1877 dans un domaine qui appartenait autrefois à la Lithuanie et qui est aujourd'hui en Biélorussie. Il quitte très tôt son pays natal pour étudier à Paris, à Jeanson de Sailly puis au Louvre et aux Langues orientales. Il voyage beaucoup en Europe et s'imprègne des cultures allemande, russe, polonaise, anglaise et hébraïque (sa mère était juive) mais il conservera toute sa vie une dilection particulière pour la culture française et écrira toutes ses œuvres majeures en français. Son œuvre est très diverse : poèmes, romans, drames, méditations théologiques et aussi politiques car il jouera un rôle politique important comme premier représentant de la Lithuanie indépendante à Paris après la première guerre mondiale. »

« Ses amis ailés »

Pétri de culture et de langue française, le jeune étudiant déraciné ne pouvait qu’éprouver dans sa chair et son esprit la mystérieuse correspondance des civilisations, à une époque charnière, à la fois insouciante et inventive. Cette « Belle Époque », Milosz la traversera avec gravité, dans l’exaltation de ses découvertes, dans la densité de ses trouvailles poétiques, dans le long itinéraire d’une pensée qui va s’approfondissant. Il y a peut-être du Saint François d’Assise en lui, et même du Claudel dont il partage le sens et l’expérience de la conversion fulgurante. La nature le captive. Jacques Nizart explique : « C'est en 1913 que Milosz vient pour la première fois à Fontainebleau où il se prend d'amour pour la forêt et surtout les oiseaux qu'il appelait ses « amis ailés ». Il installera d'ailleurs un nourrissoir dans le boulaingrain du château. »

Cet amour pour la ville encerclée par la forêt va se confirmer : « A partir de 1930, Milosz séjourne de plus en plus régulièrement à Fontainebleau, soit chez des amis, soit à l'hôtel de « l'Aigle Noir ». En 1938, il prend sa retraite de diplomate et s'installe complètement à Fontainebleau, 28 rue Royale. Il y mourra le 2 mars 1939. Il est inhumé au cimetière où, chaque année, l'Association des amis de Milosz lui rend hommage. »

Discret et modeste, le maire de Fontainebleau n’entend pas faire grand tapage et se mettre en avant, mais il lui faut bien rappeler les faits : « Cette association m'a fait l'honneur de m'accueillir il y a trente ans au sein de son comité directeur et c'est à mon initiative que le nom de Milosz a été donné à une place de Fontainebleau. Et c'est aussi à mon initiative que Czeslaw Milosz, prix Nobel de littérature, parent éloigné d'Oscar, a été choisi comme président d'honneur de l'association après le décès de Jean Cassou. »

L’un des plus grands

Pour Jacques Nizart, « Milosz est l'une des personnalités les plus fascinantes du vingtième siècle : grand théologien, grand dramaturge, grand diplomate mais surtout, à mon avis, très grand poète, l'un des plus grands de toute la littérature française et curieusement l'un des plus méconnus. Fort heureusement, son œuvre est redécouverte actuellement par les étudiants. Mon vœu le plus cher est qu'elle soit remise à son vrai rang, l'un des tout premiers. »

Intellectuellement attiré par l’exégèse biblique, Milosz a fait œuvre de théologien. Cet idéaliste, accordant à l’esprit le primat sur le corps, était aussi un pessimiste, tenté par le tragique de la condition humaine. Toute sa vie, commente le maire, « il s’est efforcé de ne point tomber dans l’hérésie mais l’a par son audace souvent côtoyée. » Fasciné par l’ésotérisme, Milosz n’est pas toujours un auteur facile d’accès, mais il aborde les thèmes essentiels, ceux de la séduction (plusieurs œuvres où le mythe de Don Juan réapparaît) et aussi de la conversion (une de ses pièces s’intitule « Saül de Tarse »). Cette ouverture, par la sensibilité à l’altérité, lui aura dicté ses plus belles œuvres. Jacques Nizart note encore que « Swedenborg l’a beaucoup influencé, et également Goethe, surtout celui du second Faust. »

De fait, avec Milosz, nous touchons à l’essence même de la poésie qui est transcendance, qu’elle soit « religieuse », sacrée ou profane. Péguy, certes, avec sa foi charnelle, Valéry avec l’idée fixe de l’intelligence, Mallarmé, avec la précision d’un langage codé, tous furent des contemporains de celui qui eut l’intuition de ce que pourrait devenir l’Europe, même si, selon Valéry, « nous autres civilisations, savons maintenant que nous sommes mortelles ! ».

Le seul éditeur français qui possède la totalité des droits pour toute l’œuvre de Milosz est André Silvaire, à Paris.

J.M.T.B.

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